Bienvenue à Nanterre, pour une épopée un peu spéciale. D’abord, des heures à étudier les différentes stratégies mises en ligne pour espérer obtenir des tickets. Des groupes WhatsApp qui explosent. Des appels au sommet par ligne sécurisée. Des plans d’attaque en cinq adresses mails et braquage du PEL. Une cartographie des lieux digne de la Casa de papel.
Quand ? Comment ? Des questions restées sans réponse plusieurs semaines. Pendant le décompte lent et douloureux de la salle d’attente numérique, défilent tour à tour, les pochettes d’album qui figent un visage des années durant, Titanic, les taratata, les stades de France, Las Vegas que le monde entier enviait... Des souvenirs par procuration pour certains. Des images qu’on a vues et revues jusqu’à se les approprier. René bien sûr. René Charles ensuite, qu’on n’imaginait pas voir grandir plus vite qu’on a vieilli. Il y a eu ces crémaillères debout sur le canapé tout neuf, d’où l’on tirait la grande voile pour glisser sous le vent. Les peines de cœur à passer en boucle « pour que tu m’aimes encore ». Ces mariages qui n’étaient un succès musical qu’à la condition que Céline et Michel en soient : près des lacs du Connemara ou au pied d’un iceberg, les soirées prennent toujours une autre dimension.
Pendant plusieurs semaines, il y a eu l’espoir, partagée entre « avoir de la chance pour une fois » et se dire que si la chance devait effectivement ne frapper qu’une fois, peut-être vaudrait-il mieux gagner au loto finalement ! On ferait venir Céline à nos 40 ans et on n’en parlerait plus. Quelques prières païennes plus tard, l’angoisse de ne pas arriver à se connecter. Puis l’échec du rafraîchissement de la page web. La déception (la déconfiture même). Alors, pour décrocher le fameux sésame, il faudra parier sur toutes ces fins de soirées passées à s’arracher les cordes vocales sur « j’irai où tu iras », en apnée pendant 3 minutes, à mimer les bateaux sur la Seine, les cocotiers des plages ou les palmiers sous le vent.
Autour de nous, les premiers élus fanfaronnent. Avec toute la mauvaise foi d’un Gémeaux, on va jusqu'à s’en prendre aux générations suivantes : pas assez fans, pas de “leur époque”, et puis de toute façon ils n’ont pas réussi à être plus intelligents que nous, c’est Harvard qui le dit !
Finalement, à force de lobbying et d’amitiés sincères, on peut le dire : dans quelques mois, on ira voir Céline. Juste le temps de se remettre de ce marathon Ticket master, AEG, Visa Premier et j’en passe. Merci les gars pour ce petit enfer !
Mi joyeuse mi honteuse, on tait un peu la victoire. Quand on nous interroge on répond d’un petit oui discret. La gêne des privilégiés, la honte surtout du millénial qui n’a cliqué sur le panier à temps. L’été passe plus vite que prévu, à manger trop de cornetti plutôt qu’à réviser nos gammes.
Septembre 2026. Céline est là. En chair et en os (surtout en os, d’accord). Les premiers fans s’agglutinent au Royal Monceau. On fait semblant de trouver ça démesuré. On guette pourtant les réseaux sociaux, en espérant quelque indice que ce soit sur sa condition physique, obsession mondiale depuis l’annonce de sa tournée. On espère des révélations. On prend l’accent québécois. On prétend imiter ses postures et mimiques.



Au moment de monter dans le RER A, notre ventre crie un mélange d’excitation et de stress, comme si ça pouvait encore “ne pas se faire”. Quand le noir tombe sur l’Arena, les 30.000 et quelques personnes avec qui il a fallu se battre virtuellement quelques mois plus tôt exultent d’une même émotion. Le décor s’ouvre, Elle entre sur scène. Magistrale. Une papesse au milieu d’une foule de fidèles, à quelques stations de métro d’une autre icône. Ici la messe a lieu 3 fois par semaine avec la même ferveur. Ce weekend, Paris vibre sous une double dévotion. Deux publics galvanisés. La ligne 1 en pleine mystification. Le choc des affiches.
La soirée est à l’image de la revanche que la chanteuse prend ce soir-là : humble, sobre, élégante. La salle est pleine à craquer mais certaines chansons donnent l’impression d’un piano bar par l’intimité qu’elles créent entre la chanteuse et son public. Céline oscille entre fragilité et puissance vocale. Dans les gradins, on passe par toutes les émotions, entre hystérie partagée et communion romantique. Les frissons parcourent la salle et les corps au moment de l’entendre entonner, a cappella, “All by myself”. Un moment suspendu. Un seul souffle retenu sous la voûte des lumières. Une toute puissance dans l’affranchissement. Une reconquête. Le symbole de la résilience.
Les chansons de Jean-Jacques réveillent la mémoire collective. L’époque dorée des années 90 finit de balayer la salle au son de Ziggy. On voit passer devant nous deux décennies en 2 heures 30 de spectacle. Certains textes donnent l’impression d’avoir changé de sens avec les années. Comme une course poursuite entre les souvenirs et l’avenir. Comme un miroir surtout, entre l’adolescente et la femme qu’on est devenue. Quand la première chantait ce qu'elle imaginait, la seconde chante ce qu'elle a appris. Ce concert c’est une lettre qu'on n'ouvre des années après l'avoir reçue. Une ode à la renaissance.
Dans ses gestes et ses paroles, certes millimétrés et répétés à l’envi, elle vous fait vous sentir au centre de quelque chose d’unique. L’impression surtout de faire partie d’un tout. On chante à l'unisson en même temps que chacun semble retrouver un morceau de sa propre histoire.
Alors seulement, une fois l’euphorie passée et les centaines de vidéos Instagram de la soirée avalées, on prend conscience que c’était bien réel.
“Je sens, j’écoute, et j’apprends, je vois
Le temps s’égoutte au long des fuseaux horaires
Je prends, je donne, avais-je le choix?”








