La plage, le goût des autres
Au son du vendeur de beignets et à la vitesse du gras qui s'installe sur nos doigts plein de sucre, on a cessé de se perdre dans l'horizon pour mieux regarder autour de nous.
Posés sur nos serviettes de plage, mal dissimulés sous notre tipi, on scrute les va-et-vient des formations humaines qui nous servent de voisins d’un jour. Plus qu’un lieu de passage, la plage s’organise en un véritable théâtre éphémère, où chaque acteur a du mal à se défaire du rôle récurrent qu’il vient de quitter.
Dans ce nouvel espace de liberté, alors que la mer ou l’océan s’offre sans limite, la notion d’espace personnel semble, elle, toute relative. Certains ne savent habiter la plage qu'entassés les uns sur les autres, comme des mollusques accrochés à leur rocher. Ils viennent jeter à nos pieds parasol, paillasses, pelle, seau et enfants. Il y a les plus organisés avec glacière XXL et paravents. Il y a les ados qui n’ont, de toute façon, aucune certitude de comment positionner leur corps dans l’espace. Il y a les tiktokeurs qui ne vivent aucun répit et n’en laissent surtout aucun aux autres. Les vocaux qu’on écoute un peu trop fort, le micro du téléphone greffé à l’oreille, comme quand on prenait notre Duralex pour écouter de l’autre côté du mur. Il y a ceux qui sortent les ordis et les écouteurs pour un dernier Teams auquel leur présence n’était vraisemblablement nécessaire que dans leur tête (#guilty).
Plus loin, il y a le nuancier Pantone des parasols : de l’arc-en-ciel flashy au rose pastel, en passant par les rayés glamour, les floraux, ceux aux motifs pastèque ou citron. Plus ils sont rétro et plus ils évoquent les souvenirs de vacances. Les toiles se soulèvent au rythme du vent qui les effleure comme des silhouettes vivantes et joyeuses. A mesure que leurs ombres s’étirent, s’entame une douce chorégraphie des serviettes.
Il y a encore les strings de Borat qui tiennent lieu de tente, les sièges qu’on envie et les transats dont on se demande comment ils ont été transportés jusque-là. Il y a les grandes nappes à graffiti tribal des Manu chao qui colonisent la plage en fin de journée. Les planches à l’effigie de la paw patrol ou de la reine des neiges tiennent lieu de décor aux abonnés du Décathlon avec leur raquettes, la tente Quechua (bien sûr) et les ballons en tout genre, qui parcourront la plage 100 fois pendant que vous aurez péniblement lu 3 chapitres des 5 pavés qui plombent votre valise.





A la plage, il y a aussi les allergiques au soleil qui persistent à venir alors qu’ils sont contraints de se dissimuler sous des habits de cosmonaute. Les premiers de la classe qui mettent un point d’honneur à s’asseoir en front row et qui se feront submergés par la marée montante pendant la sieste. Plus près de l’eau toujours, il y a les papas qui construisent des châteaux forts, même lorsque leurs enfants ont abandonné depuis longtemps. En bons architectes, ils mettent un point d’honneur à terminer leur ouvrage (si possible, mieux que celui du voisin). Les mêmes qui devront se résoudre à ce que les belles douves forgées de leurs mains tiennent finalement lieu de pédiluve à toute la plage, le temps que la mer remonte.


Les drones sont venus remplacer les cerfs-volants. Parfait joujou du cinquantenaire qui, contraint de ranger sa montre pour les vacances, veut quand même montrer qu’il en est. L’exercice s’avère pourtant plus difficile que de revoir les chiffres avec Nadège de la compta. Alors plutôt que le bruit du vent frottant des papillons colorés au-dessus de la plage, c’est le son des hélices de ton drone Jacky, qui vient nous casser les oreilles, jusqu’à en couvrir le bruit des vagues.
Il y a encore les “chienchiens” qui attendent leur maître en protégeant le butin (les bières fraîches), les tout nus en exposition permanente, les boulistes parfois. Il y a les nageurs sauveteurs et le fluo de leur tenue. Et ceux qui prennent la plage pour un catwalk à la Jacquemus.
Il y a les vagues et les mouettes qui chantent plus vrai que l’IA. Il y a les causeurs, les lecteurs, les pêcheurs, les siesteurs, les ronfleurs parfois, les cruciverbistes, les sportifs qui vous font regretter tous ces cours de sport annulés et les rêveurs surtout. Tous venus fuir la cadence de leur quotidien.




Les poignets (et les poignées d’amour) raconteront mieux l’été que les premiers mots échangés à la machine à café : pierres azur, coquillages, bracelets de maternité version festival ou camping, hôtel club ou parc d’attraction… autant de trophées qu’on n’oubliera d’enlever jusqu’au prochain all inclusive.
Et puis il y a la mer, indifférente à l’agitation du rivage. Fidèle, elle aussi, à ce qu’elle est vraiment. Imperturbable. Impénétrable. Dictant les allers-retours des vacanciers en les bousculant, les chahutant ou les berçant.
Et enfin, il y a nous. Un (beau) mélange du tout. Partagés entre l’envie d’isolement et l’effervescence de ces moments de plage, pourvu qu’on n’empiète pas sur notre espace vital. A qui serait tenté de s’approcher trop prêt, sachez qu’on défendra ce rectangle de sable comme si on nous l’avait légué de génération en génération. Quand les plages les plus secrètes nous confirment qu’une cabane en bois au bout du monde serait le meilleur choix de vie, les plus animées nous tiennent le nez en l’air la journée durant. On romance la vie de nos voisins de serviettes : on les imagine médecin, prof de philo ou ingénieur. On lorgne les paréos bien mis, on envie les maillots (enfin les corps) des magazines et on se laisse doucement aller à quelques rêvasseries qu’on sait déjà stériles.
On ne quittera pas ces plages sans l’envie d’y revenir. Goûter à cette version estivale des autres et de nous-mêmes. De véritables caricatures.









