Quand certains parcourent la terre en quête d’aventure, d’autres retournent là où ils se disent « chez eux ». Qu’ils soient nés ici ou qu’ils aient grandi là-bas, l’été rime avec habitudes. Des pays entiers prennent soudainement des accents français. Des villages endormis sortent de leur longue hibernation. La transhumance a commencé.
Pour ceux qui ne trouvent le repos que dans ce « quotidien » annuel, l’important ce n’est pas tant de découvrir que de se recentrer. Une espèce de retour aux fondamentaux, aux basiques. À une expérience propre, que celui qui coche chaque année une nouvelle destination, n’aspire pas à vivre. Ce n’est pas tant un manque de curiosité qu’un appel aux repères. Il y a dans cette routine d’été quelque chose de rassurant, un sentiment de contrôle dans un monde qui dérive. Aucune crainte de la déception. Aucun besoin d’ouvrir un guide. Une familiarité qui offre une véritable pause.
Pour ceux qui ont la chance de figer leur résidence pour quelques semaines par an, il faut rouvrir les maisons, aérer des pièces qui n’ont pas vu âme qui vive depuis des mois. On met en ordre. On prend plaisir à pousser des volets réchauffés par le soleil qui bloquent légèrement à l’ouverture. Les bois grincent comme s’ils inhalaient les sentiments mêlés de joie et de soulagement de ceux qui craignent chaque année de ne pas pouvoir revenir. La maison entière respire de nouveau. Il faut faire le tour du jardin, cueillir les premières figues ou les premières mirabelles, poser sa main sur les pierres chaudes du muret de la maison, pendant que les draps blancs virevoltent sur la terrasse.
Ensuite, on ira “faire un tour au village” comme on dit. Montrer qu’on est arrivés. Saluer l’épicier-buraliste-boulanger qu’on a pris l’habitude de tutoyer. Regretter les portes de garage qui ne s’ouvrent déjà plus. Surveiller les sillons qui se creusent sur le visage des “vieux” de notre enfance, craignant que les chaises du troquet du coin finissent par devenir un bien triste décor.






C’est l’été que les souvenirs d’enfance remontent le plus intensément : il y a les trajets jusqu’à la boulangerie depuis l’appartement familial, dans une station balnéaire surcotée du sud de la France, accrochée au bras de sa grande sœur (qui désormais marche beaucoup moins vite) qui vous font vous sentir plus libres que jamais. Il y a l’odeur de la confiture maison, du romarin et des bougies à la citronnelle. Le goût des frites de mamie. Le jus de pastèque qui dégouline sur les doigts (et la robe Tartine et Chocolat toute neuve). Les couleurs des tartes aux fruits du dimanche. Il y a la chaleur de la carrosserie sur l’avant-bras qui vous fait profondément ressentir l’été. Il y a les trompettes de Jéricho qui dégoulinent sur les murs blancs, repeints à la hâte après que les pluies du printemps se soient arrêtées. Il y a les mêmes cartes postales chatons / vaches / ânes. Les mêmes glaces Miko. La sieste digestive. Le péage de Montélimar et ses délicieux bouchons. Le chant des cigales.
Ce n’est pas vivre dans le passé que d’essayer de ressentir ce qui vous a rendu heureux ou d’essayer de le transmettre. C’est trouver des points d’ancrage pour mieux profiter du présent.
A chacun son rituel : il y aura ceux qui réserveront la même maison. Ceux qui, fidèles à leur plage préférée, préempteront les transats d’année en année, à tel point que le plagiste s’inquiéterait presque de les voir arriver plus tard qu’à l’accoutumée. Il y a l’hôtel dans lequel on revient pour le pancarte “Welcome home” qui nous attendra sur le lit. Plus encore que le lieu, ce qu’on recherche dans les rituels d’été, c’est le rythme qu’ils imposent. Celui des “grandes vacances”. Des moments sacrés.







On noircit les grilles de mots fléchés restées inachevées l’été dernier. On joue à des jeux dont on se rappelle à peine les règles pour n’y jouer qu’ici, à cette saison. On fige des souvenirs avec cet appareil photo dont on ne sait plus très bien comment y insérer la pellicule. On sort son panier en osier pour aller à la rivière. Ça part en rando à la moindre occasion de sortir ses chaussures de trail. La gourde (celle dans laquelle on boit) voit même enfin du paysage. On se laisse convaincre par un tournoi de pétanque, à faire semblant de pointer quand la seule chose sur laquelle on a trop tiré cette année c’est la corde. Pour quelques semaines, on change même de goûts musicaux, abrutis par les « tubes de l’été » (dai dai allez allez) qui tournent en boucle à la radio. On dévore des livres sur lesquels on s’endormait quelques semaines auparavant. On va jusqu’à se faire caricaturer la face, à l’ombre d’une ruelle provençale qui ne sent pas la lavande. On achète des bols sérigraphiés des prénoms de toute la famille pour « la collection ». On porte des bracelets de perles (surtout aux chevilles).
On se crée des habitudes d’été. Des routines qui, paradoxalement, loin de nous enfermer, nous font frissonner de liberté. En été, la répétition n’est plus contrainte. Elle est salvatrice. Comme une parenthèse. Comme chaque année, on se fait la promesse de maintenir ces rituels à la rentrée. Mais comme chaque année, les bonnes résolutions se laissent engloutir aussitôt les derniers feutres étiquetés.






