Paris, 42,195 km.
Il y a des jours où Paris se regarde. Et d’autres où Paris se donne.
Une ville mise à nu, livrée à des coureurs qui, pour la plupart, doutent encore d’être prêts au moment même où ils s’élancent.
Ce dimanche là, Paris s’est offert à 58 853 personnes. Pas une de plus. Ne riez pas ! Ici on compte tout. Les chiffres ont autant de sens qu’en math sup math spé. On ne fait pas 4h00. On fait 3h59, et quelques millisecondes qui changent tout.
Dossard 25624. Dans la foule, mais pas perdue.
Chacun y va de sa photo souvenir. On court pour soi, mais aussi un peu pour l’image. Pour la trace. Pour le post d’après. Quelques heures plus tard, les réseaux sociaux seront inondés des images et vidéos de cette liesse humaine, unie dans la transpi et les crampes. Novice ou récidiviste, être marathonien est devenu une sorte de statement. Une (é)preuve de discipline, un badge d’endurance, presque un KPI de vie bien menée. On compare les temps, les splits, les gels énergétiques. Ça parle VMA et fréquence cardiaque quand personne n’y a jamais rien compris en SVT. Les montres GPS sont en PLS.


Sur la mythique ligne de départ, aux Champs-Élysées, ça tremble. Au micro, sur une scène centrale, les encouragements s’enchaînent comme avec un mauvais DJ de mariage. La même promesse : celle de passer un bon moment, voire, ne mâchons pas nos mots, un moment unique. Personne ne mesure encore à quel point ça va piquer. On part par vagues. Ça avance, ça piétine, ça rigole encore un peu. Nerveusement, pour ma part.
Et puis très vite, le silence intérieur prend le dessus.
Paris défile : d’abord les Champs, la place Vendôme, l’Opéra, puis la Cour du Louvre. On passe devant le Fumoir mais aujourd’hui on s’arrête pour un ravito, pas pour un cocktail. 5ème kilomètre : pas encore assez désespéré pour plonger sa main dans ce bol de raisins secs comme on la plongerait dans les bocaux de fort Boyard. La rue de Rivoli s’étire sans fin. Saint-Paul arrive trop vite, et avec lui, des souvenirs bien ancrés d’une vie étudiante passée. Le Carrefour City du coin, le fleuriste, les dîners de dernière minute. Une course déjà, d’un autre genre.
Pour ceux qui y vivent ou y ont vécu, Paris devient alors une suite de repères intimes, une chasse aux trésors des souvenirs. Une visite guidée de 42 kilomètres (et 195 mètres!), où chaque virage raconte autre chose que ce que l’on voit.
Pendant ce temps-là, sur le bas-côté, il y a “ceux qui ne courent pas”. Enfin si. Mais autrement. Une course effrénée. Un contre la montre. On scrute la pastille bleue de l’application officielle qui se met en rade aux points de passage stratégiques, on compare avec le live track Strava. On s’en dilate la rétine. On descend à Châtelet, on remonte à Bastille, on calcule les trajectoires comme un trader en pleine ouverture des marchés.
Parce qu’aujourd’hui, il est absolument hors de question de rater ceux qu’on est venus soutenir. Ceux qu’on a vus s’entraîner des mois durant. Ceux qu’on a vus douter. Ceux pour qui ce jour compte et à qui on voudrait donner un peu de force.






Des heures d’attente parfois pour un bref coucou. Au fil des étapes, le visage vire du rosé au rougeot, les yeux qui brillent se transforment parfois en regard vide. Les pleurs prennent le dessus, alors on donne une vulgaire tape dans le dos, comme si on les poussait dans le vide tout en les serrant très fort contre nous. On pousse la voix aussi, très fort (trop fort pour nos voisins), en espérant qu’elle motive ou qu’elle fasse courir plus vite ceux qui la trouveront trop perçante.
C’est vrai qu’on se prend rapidement pour le vendeur de paëlla du Leclerc du coin, à hurler prénom après prénom. Les visages inconnus qui vous rendent un sourire d’une micro seconde et lundi matin, cette voix à la Garou sera vite oubliée. Les dossards dorés sacrent les primo marathoniens, les bébés, les naïfs. Alors, pour eux, on s’égosille encore plus fort. Des phrases bateaux qu’on lâche dans la bienveillance la plus totale : “plus que deux bois et c’est terminé”.


Côté coureur, on passe le 28ème kilomètre dans une douleur certaine. Le corps commence à poser des questions auxquelles la tête n’a pas toujours envie de répondre. C’est alors que les pancartes et les cris des supporters prennent le relais. Le mental doit tenir. Les jambes suivront (askip).
Il y a les pancartes grand public. Celles qui sont devenues des classiques, comme des punchlines de film qu’on connaît déjà mais qu’on attend quand même : “Tu n’as pas payé pour t’arrêter”, “Worst parade ever”, “No pain. No gain”. “Le thérapie était aussi une option”. On sourit. Pas longtemps. Mais assez pour tenir quelques mètres de plus. Il y a les champignons “booster” (ceux qu’on dessine pas qu’on avale). Il y a les références à JUL, à Céline. Un mélange générationnel.
Et puis, le voilà, le 30ème kilomètre, celui dont tout le monde parle et qu’on appelle bien joliment le “mur”. En réalité c’est plus insidieux que ça. Une sorte de lente érosion : les jambes qui durcissent, la foulée qui se désorganise, les pensées qui tournent en boucle. Pourquoi t’as signé déjà ?
À cet instant, Paris redevient un simple décor. Un arrière-plan sans saveur. Ce qui compte, c’est le prochain pas. Et celui d’après. Au milieu de cette traversée du désert mentale, des visages connus, des prénoms scandés par des inconnus, trois secondes qui remettent tout en place. Des encouragements gratuits, sans filtre. Une immersion en pleine chaleur humaine.






Avant le bois de Boulogne, les quais depuis Bir Hakeim. La fatigue est là, pleine, entière. Le corps ne triche plus. La foulée devient moins élégante, plus instinctive. On ne court plus pour faire bien. On court pour finir. Plus de posture. Plus de storytelling. Juste un corps qui avance, et une tête qui refuse de lâcher.
L’arrivée n’est pas une explosion. C’est un glissement. On passe la ligne sans vraiment comprendre. Le bip de la Garmin. La médaille. Les bénévoles qui enchaînent les gestes comme une chorégraphie parfaitement rodée.
Et puis soudain, plus rien. Le bruit reste dehors. À l’intérieur, c’est le calme.
Quelques minutes plus tard, on marche. Mal. Lentement. On descend dans le métro avec cette médaille autour du cou, celle des membres d’une confrérie un peu spéciale.
Le marathon fige la ville quelques heures, mais surtout, il crée une parenthèse dans un monde qui va trop vite. Un moment où la douleur, la joie, la fierté et l’épuisement cohabitent sans chercher à s’expliquer.
Un moment où Paris devient autre chose.
OÙ DORMIR
Hôtel Saint Marc (à 2 pas de l’Opéra) : au prix du dossard, si vous venez de loin, comme on dit, on n’est plus à ça près. Autant ne pas lésiner sur l’hôtel. Certains privilégient la proximité de la ligne de départ, mais dormir vers les Champs-Élysées n’a jamais été une obsession. On préfère le calme (relatif) et le charme de l’Hôtel Saint Marc. Bonus non négligeable : la possibilité de privatiser le spa avec piscine et hammam. Vous nous remercierez. Les chambres sont spacieuses, pleines de rangements, parfaites pour étaler pancartes, équipement et récupérer tranquillement au cœur de Paris.



OÙ MANGER
Dreamin Man
Un café discret et très bien exécuté, installé rue Coquillière. On y vient pour un espresso ou un flat white précis, sans détour, dans une ambiance simple et apaisée. On adore aussi leur cuisine.
Mini Café : après la mini échoppe sur l’île Saint Louis, Mini café a ouvert rue des barres dans le 4e, près de plusieurs points stratégiques pour supporters fatigués.
Il Fico : Restaurant sarde, dans le 1er arrondissement, où l’on vient chercher de très bonnes pâtes. La veille du marathon, les tables se remplissent d’italiens venus faire le pleins de glucides avant la course. On partage des assiettes… et quelques encouragements.
À la Renaissance : Un bistro comme on les aime, vivant, généreux, sans chichi. Brasserie, parfaite pour célébrer après la course… Évitez peut-être d’y aller la veille, vous pourriez être tenté par les quilles de vin nature et une carte qui donne envie de tout commander.





